14/07/2010

Crise financière et Populisme : un cocktail détonant !

 

Ce qui distingue la crise financière actuelle du schéma habituel des cycles économiques est non seulement son ampleur historique mais surtout qu’elle se superpose à une crise d’une toute autre nature, à savoir une crise politique qui prive très largement les décideurs de l’autorité morale indispensable pour apporter et mettre en œuvre des solutions crédibles à la première.

 

En effet, comment peut-on espérer que des Ministres (ou Elus) puissent rétablir la confiance indispensable dans un système financier dont les faiblesses et les dérives ont été très largement identifiées, si ces « Excellences » participent à des Gouvernements (ou Assemblées) dont l’exemplarité est chaque jour mise à mal par des révélations de comportements inacceptables, sinon sur le plan juridique, du moins sur ceux de la gouvernance et de l’éthique.

 

Il est vrai qu’il ne s’agit nullement d’un phénomène récent et que ce type de comportement se retrouve tout au long de l’histoire. Ce qui pose aujourd’hui un problème particulier c’est la conjonction de cette situation et de la crise financière. En effet, les causes de la crise financière sont complexes: le vocabulaire utilisé fait à la fois appel à des notions techniques très pointues, dépassant la compréhension de la grande majorité des acteurs responsables en même temps qu’à des notions subjectives, d’ordre idéologique, dont l’expression souvent « savante » occulte, avec plus ou moins de succès des intérêts, particuliers ou de castes, sous-jacents.

 

De plus il existe au niveau législatif un flou artistique délibéré dans l’utilisation de concepts tels que « réglementation » et « gouvernance » qui, loin d’être interchangeables, sont davantage complémentaires. Mettons les choses au point :

 

-          La « Règlementation » est un corps de dispositions contraignantes (lois, directives, règlements) promulgué par une autorité compétente qui organise simultanément les mécanismes devant en assurer le respect ainsi que la mise en œuvre des sanctions encourues par ceux qui les enfreignent, en ce compris les défaillances des responsables de la supervision.

 

-          La « Gouvernance », par contre, est un ensemble de dispositions acceptées volontairement par des personnes appartenant à des groupements de nature très diverses (complétant le cas échéant des dispositions d’ordre public couvertes par les lois et les règlements), tels que les dispositions statutaires,  les règlements d’ordre intérieur ou codes professionnels et de déontologie,  instaurés par des sociétés commerciales, des partis politiques ou des associations professionnelles, caritatives ou sportives etc. Les enfreintes à la gouvernance sont sanctionnées conformément aux règles « acceptées » mais ne peuvent, en principe, aller au-delà de l’exclusion du contrevenant du groupement en question.

 

Il est particulièrement important de faire la distinction entre ces deux types de dispositions. Etant donnée l’importance économique du secteur financier, il est indispensable que la règlementation financière soit étendue à des domaines qui, dans d’autres secteurs, pourraient légitimement être gérés principalement par la seule gouvernance. Cela est particulièrement nécessaire pour assurer la responsabilisation tant civile que pénale des acteurs du secteur financier et prévenir ainsi des comportements dont les conséquences néfastes peuvent rejaillir sur l’ensemble de la société comme ce fut le cas dans la récente crise financière. 

 

Ce flou, si savamment entretenu, est particulièrement propice aux amalgames et aux  slogans créant une ambiance malsaine d’irresponsabilité et d’impunité gagnant de nombreux secteurs qui, de prime abord, sont bien éloignés de la crise financière : on en trouvera un exemple emblématique dans le « mondial » de football qui a démontré, au travers du comportement regrettable de l’équipe française, la capacité du sport à devenir « une affaire d’Etat » mobilisant jusqu’au Président de la République pour régler le comportement minable de « voyous » millionnaires (qualificatif réservé jusqu’ici aux traders des banques) qui ont fait totalement fi des responsabilités impartis à ceux qui ont l’honneur de défendre les couleurs de leur patrie. La couverture médiatique, focalisée – comme toujours - sur les aspects « scandaleux » de l’incident, a complètement occulté un volet pourtant d’autant plus méritoire qu’il est inhabituel, à savoir la démission suivie de la conférence de presse du Président de la Fédération Française de Football, Jean-Pierre Escalettes ; elles furent un modèle de gouvernance, de courage, d’honnêteté, de modestie et d’abnégation trop rarement rencontrée à ce niveau de responsabilité. Voilà un comportement qui mérite d’être mis en exergue et servir d’exemple à ceux qui ont le privilège de nous gouverner.

 

Il n’est pas surprenant que, dans cette ambiance délétère, l’opinion publique se laisse de plus en plus souvent séduire par un discours populiste dont les dénonciations simplistes trouvent d’autant plus d’échos que le discrédit de la classe politique s’aggrave. On aura beau répéter – à juste titre – que la grande majorité des élus sont des personnes honorables et soucieuses du « bien public », ce sont cependant les comportements d’une minorité, tolérée tacitement sinon ouvertement par des instances dirigeantes, convaincues de leur propre bonne foi, qui ouvrent la voie à une remise en cause du système démocratique.

 

La gestion de la crise financière par les autorités se trouve d’autant plus entravée que de nombreuses contradictions font surface et sont exploitées sans vergogne pour fragiliser davantage encore la confiance dans un système politico-financier déjà fortement ébranlé. Il y a une première contradiction, qui s’étale au vu de tous, entre le discours sur la nécessité de réformer le système financier globalisé et la mise en œuvre d’une réglementation cohérente, tant les intérêts dits « nationaux » ont tendance à prendre le pas sur les impératifs de sécurité, de transparence et de gouvernance qui sont indispensables au fonctionnement d’un système performant.

 

Cela est particulièrement visible au niveau européen où l’opposition entre une approche intergouvernementale et supranationale se manifeste quotidiennement affaiblissant la position de l’Union en général et de l’Union Economique et Monétaire en particulier. Les opposants à l’Union Européenne font leurs choux gras de la crise financière, exploitant sans vergogne les dérives du système pour vanter leurs remèdes souverainistes, sans considération aucune pour les conséquences. Ils s’appuient sur le désenchantement de la population attribuée, souvent avec raison, à la complicité coupable entre le pouvoir de l’argent et les instances politiques qu’ils rendent d’avance responsables  pour les sacrifices inévitables que la population devra supporter pour sortir de la crise.  

 

Ainsi se répandent dans l’opinion le sentiment qui associe la perception d’une augmentation spectaculaire des inégalités sociales aux mœurs corrompues occultées par des décennies de prospérité, durant lesquelles la majorité silencieuse s’est accommodée d’une répartition certes déjà très biaisée mais cependant réelle des fruits de la croissance. Cette passivité s’est perpétuée alors même qu’il devenait de plus en plus évident que l’économie mondiale était maintenue à bout de bras par la financiarisation à outrance non régulée, souvent avec la complicité active et/ou bienveillante des Pouvoirs Exécutifs et Législatifs, des Autorités Monétaires ainsi que des Régulateurs auxquels le manque de ressources et parfois l’incompétence ôtait toute possibilité de  remplir adéquatement leur mandat.  

 

Dans la liste des remèdes proposés, on retrouve de plus en plus souvent des appels, aussi simplistes qu’irresponsables, préconisant un retour aux « monnaies nationales » ou au protectionnisme qui viennent s’ajouter aux revendications traditionnelles des extrémistes sur l’immigration ou le séparatisme. Ce discours reçoit un accueil attentif d’une opinion publique craignant pour son emploi, son épargne, sa retraite et sa sécurité, désabusée par le spectacle d’une classe politique affairiste, ouvrant ainsi une voie royale à la renaissance, de plus en plus explicitement revendiquée, du nationalisme dont on avait pu espérer que l’Europe s’était définitivement débarrassée. Pour s’en défendre, les partis traditionnels, qu’ils soient au gouvernement ou dans l’opposition, succombent à la surenchère nationaliste, notamment au niveau de l’engagement européen, bloquant dans la foulée les avancées nécessaires dans l’intégration de la réglementation financière et de la coordination économique pourtant  reconnues comme préalables incontournables à la sortie de crise et à la prévention d’une répétition de celle-ci.

 

Il n’est, dès lors, pas étonnant que la mise en œuvre de la réforme du système financier se heurte à tant de difficultés dès qu’il s’agit de trouver un accord pour décider de mesures efficaces – au-delà de mesures cosmétiques et largement populistes sur les bonus et les paradis fiscaux - pour mettre fin aux abus et dérives qui gangrènent le monde financier. Certes, on nous propose une longue litanie de nouvelles mesures sensées encadrer les agences de notation, les produits dérivés, les hedge funds, la solvabilité des institutions financières (stress tests), la gestion des risques, la protection du consommateur (fonds de garanties) et des contribuables (liquidations ordonnées), etc. mais la véritable portée de ces efforts se trouve largement neutralisée par la prépondérance accordée au maintien des « souverainetés nationales », inefficaces  par construction, dans chaque domaine jugé sensible.

 

La complexité de la matière à traiter favorise d’ailleurs la limitation de la portée des mesures envisagées car, en traitant séparément mais de front une multitude de problèmes connexes, il est particulièrement difficile de garantir la cohérence de l’ensemble. Cela est d’autant plus vrai que, dans des domaines de haute technicité, la tentation de se référer aux acteurs directement concernés permet à ceux-ci d’exercer une influence souvent prépondérante qui vise à préserver leurs prérogatives au détriment de l’intérêt général.

 

Alors que la réforme financière s’enlisait au fur et à mesure que le spectre de la récession s’éloignait, elle a repris du tonus récemment lorsque la crise de la « dette souveraine » est venue douloureusement – mais salutairement - rappeler que la sortie de crise était encore loin derrière l’horizon. Cela a, tout d’abord, provoqué un très large consensus sur la nécessité d’assainir les finances publiques (un deuxième sauvetage des banques n’étant plus possible) ainsi qu’un sursaut dans les efforts de faire progresser l’agenda d’une intégration des politiques économiques européennes. Mais il ne faut se faire aucune illusion car la mise en œuvre de l’assainissement budgétaire ne peut se réaliser qu’au prix de sacrifices que la population aura d’autant plus de difficultés à accepter qu’elle considère la répartition du fardeau comme injuste ce qui rendra une vraie coordination économique à l’échelon européen particulièrement difficile.

 

Il s’agit là d’un cocktail détonant qui, s’il n’est pas correctement géré, peut engendrer soit des troubles sociaux explosifs, soit une dérive progressive vers des extrémismes dont le risque, s’il apparaît aujourd’hui comme relativement marginal, peut très rapidement susciter le soutien d’une population tétanisée par la peur du lendemain.

 

Préalable à toute mise en œuvre d’une réforme financière crédible, les gouvernants doivent retrouver une légitimité morale suffisante pour faire accepter les nouvelles règles, ce qui implique la remise en valeur du concept éthique fondateur : la responsabilité. Dans tous les domaines où ce concept est d’application il doit être non seulement respecté mais également sanctionné de manière à ce que – comme le veut  l’expression anglo-saxonne - « la justice ne soit pas seulement faite mais qu’elle le soit au vu de tous ».

 

 Les dérives actuelles du système financier sont largement le fruit du manque de volonté de faire appliquer les règles et, le cas échéant, de sanctionner les manquements. Cela a développé  un sentiment d’impunité et alimenté les soupçons de collusions malsaines entre la finance et le pouvoir. Les trop rares poursuites engagées suite à la débâcle financière (comme le procès Kerviel) ont renforcé le sentiment si bien explicité déjà par Jean de la Fontaine : « selon que vous serez puissants ou misérables… » qui sacralise en passant le dogme de la privatisation des gains et de la socialisation des pertes.

 

Aucune réforme financière crédible ne pourra être promulguée sans responsabiliser l’ensemble des acteurs qu’ils soient opérateurs, régulateurs ou superviseurs. Dans un tel contexte, il sera possible de limiter la portée contraignante de la réglementation dans la mesure où un comportement irréprochable (gouvernance) est exigé et obtenu de la part de toutes les parties prenantes.

 

Dans cette mutation fondamentale, une responsabilité particulière incombe aux nantis qui ont très largement profité activement, passivement et parfois indument des dérives des deux dernières décennies au détriment des plus démunis. Refuser de remettre en cause ne fusse que partiellement leurs privilèges leur fait courir l’immense risque de tout perdre alors que, grâce à la richesse matérielle et culturelle de l’Europe, une plus grande solidarité pourrait assurer à terme une prospérité accrue pour l’ensemble des citoyens et un rayonnement planétaire de nos valeurs.    

 

13:56 Écrit par Paul N. Goldschmidt 13 Ave. Victoria 1000 Bruxelles | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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