09/05/2010

Chronique d’une crise annoncée (suite)

Au moment où les Ministres des Finances vont enfin se réunir dans l’urgence pour finaliser les détails d’un mécanisme permanent d’intervention devant servir la zone Euro, il n’est pas inutile d’analyser comment ce nouvel épisode de la crise financière a soudain pris une ampleur considérable en se propageant à l’ensemble des marchés financiers mondiaux.

Les responsables politiques ont beau accuser les spéculateurs d’être à l’origine de mouvements soi-disant irrationnels et infondés sur les monnaies, les obligations d’Etat et leurs dérivés ou encore l’irresponsabilité des agences de notation, c’est à leurs propres actions souvent tardives et parfois irréfléchies qu’il convient d’attribuer l’origine de ces perturbations.

En effet, la gestion de la crise grecque a été principalement réactive aux mouvements de marché et toujours calibrée pour répondre à minima aux incertitudes ponctuelles exprimées en reportant sans cesse – pour des raisons de politique nationale – une solution structurelle à la gestion de l’Union Economique Monétaire, comme l’a si bien exprimé Pierre Defraigne dans sa « carte blanche » à la RTBF ce matin.

 Dans deux billets précédents1  j’avais attiré l’attention sur le fait que la structure du sauvetage grec contenait implicitement tous les ingrédients nécessaires pour encourager les opérateurs financiers à tester une nouvelle fois le degré de solidarité réel qui animait les décideurs européens.

 La principale faiblesse – évidente pour un observateur averti - était le caractère bilatéral (quoique coordonné) de l’assistance des pays de l’UEM à la Grèce. Non seulement, les prêts bilatéraux  prolongeaient et renforçaient l’incertitude car ils étaient sujet à procédure parlementaire dans certains pays et notamment l’Allemagne, mais de surcroît, il est évident que ce mécanisme n’était pas répétable si la crise contaminait la capacité d’autres Membres de l’UEM à se refinancer dans des conditions normales.

 La démonstration vient d’en être faite puisque ce n’est finalement que hier, en pleine crise des marchés, que le sommet des Membres de l’UEM, réuni à Bruxelles, a recommandé la mise en place d’un système permanent d’intervention dont on espère que les Ministres des Finances pourront dégager les grandes lignes avant l’ouverture des marchés ce lundi.

 Le choix de prêts bilatéraux pour la Grèce avait des conséquences dommageables supplémentaires :

 -          Il aggravait l’endettement des 15 autres pays Membres de l’UEM au moment même où l’Allemagne et la France se permettent de rappeler à

l’ordre leurs partenaires de l’obligation de se remettre dans les rails du

Pacte de Stabilité et de Croissance (pour le Portugal cela implique un effort de €800 millions pour 2010, réduisant d’autant sa capacité à réduire son déficit alors qu’il est presqu’aussi important que celui de la Grèce).

-          Il conduisait à fixer un taux à un niveau suffisant pour éviter une contestation concernant l’interdiction de prêts subsidiés – interdits en Allemagne – ce qui a imposé un taux de 5%. Ce taux arbitraire était lui-même source de dissensions : cela laissait une marge « bénéficiaire » aux pays se finançant moins cher et une « perte » pour ceux à qui cela coûtait plus (malgré un accord ad hoc et très contestable de péréquation) ; mais surtout cela mettait en péril le concept même de soutien à la Grèce qui « subsidiait ses créanciers ». Les réactions violentes de la part des citoyens grecs sont en partie dues à ce manque de solidarité. Un prêt communautaire traditionnel – à prix coûtant – n’aurait pas engendré ce type de problème.

 Même si, sous la pression des marchés, l’Eurogroupe accouche d’un plan crédible cela n’empêchera pas nécessairement une aggravation de ce nouvel épisode de la crise financière.

 En effet, comme après la faillite de Lehman, c’est de nouveau le secteur financier qui est au centre de la tourmente mais les risques auxquels il est exposé sont cette fois beaucoup plus sérieux. Lorsque la crise du « subprime » a débouché sur le gel du marché interbancaire, les Banques Centrales et les Gouvernements avaient la capacité de mobiliser les moyens nécessaires pour s’y substituer. Cela a engendré un transfert massif de l’endettement du secteur financier vers le secteur public. Or aujourd’hui ce sont les titres émis par les Etats pour financer la relance et dont le secteur bancaire s’est gorgé (encouragé en cela par l’arbitrage sans risque offert par un financement quasi gratuit par les Banques Centrales) qui sont la source de la fragilité du système.

 De surcroît, obligés, à l’appel notamment de l’Allemagne et de la France, de se soumettre à une discipline budgétaire rigoureuse, il est clair que les Gouvernements, ayant atteint et souvent dépassé eux-mêmes les limites prudentes de l’endettement, sont absolument dans l’incapacité de se porter une nouvelle fois au secours des banques. On peut en déduire que le redressement budgétaire ne pourra se faire qu’au travers de coupes sombres dans les dépenses et par la hausse des impôts, répétant, mais à l’inverse cette fois, les erreurs d’une politique «pro cyclique». La conséquence sur le plan économique ne peut être qu’une rechute dans la récession et une nouvelle fragilisation du secteur financier.

 

J’ai eu l’occasion depuis deux ans d’attirer l’attention sur l’équilibre instable entre inflation et déflation du contexte économique ambiant. Le discours - apparemment orthodoxe - de rigueur budgétaire me laisse penser que les chances de tomber en dépression (la pire des options) prennent le pas sur les dangers (moindres) d’une spirale inflationniste.

 

Malgré les signes encourageants de croissance dans les pays émergeants et aux Etats-Unis, un tel développement en Europe risque de se propager au niveau mondial, comme s’en inquiètent d’ores et déjà de nombreux commentateurs interviewés par les médias. En effet, toute faiblesse de l’Euro – encore fort aux niveaux actuels – remettrait en cause la capacité des Etats-Unis d’exporter et donc la reprise américaine basée sur cette nécessité. Tous les ingrédients se mettraient alors en place pour un retour au protectionnisme qu’on a pu plus ou moins éviter jusqu’à ce jour.

 

Non ! Messieurs et Mesdames les responsables politiques, ce ne sont pas les spéculateurs qui sont la source de nos problèmes mais vos propres tergiversations et inconstances et contradictions. C’est l’avenir de l’Euro et par conséquent de l’Union Européenne elle-même qui est entre vos mains. Vous n’avez pas le droit de détruire par manque de courage politique les efforts des cinquante dernières années d’intégration européenne.

 

_____________________________________________________________________1. (« Chronique d’une crise annoncée d’une crise annoncée » du 9/04/10 et « Flash : Le Sauvetage de la Grèce » du 12/04/10) 

09:42 Écrit par Paul N. Goldschmidt 13 Ave. Victoria 1000 Bruxelles dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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