24/04/2010

La Belgique « ingouvernable »?

A suivre les médias, il y a un très large consensus en Belgique pour reconnaître que la crise vient au plus mauvais moment (crise économique et financière, présidence de l’UE etc.); on s’accorde aussi sur le fait que la très grande majorité des Belges veulent maintenir l’unité de la nation, qu’ils ne comprennent ni ne s’intéressent aux tenants et aboutissants du dossier BHV,  qu’ils appellent de leurs vœux une solution rapide négociée et équilibrée des problèmes communautaires et qu’une scission du pays est pragmatiquement quasi impossible (Bruxelles – la dette publique, etc. ).

 

Alors pourquoi s’avère-t-il impossible de trouver le compromis souhaitable ? C’est qu’à force de construire notre « vivre ensemble » fédéral depuis 40 ans sur la base de compromis successifs, on a épuisé la capacité de la fondation de notre structure institutionnelle à supporter l’édifice qui s’est progressivement mis en place. C’est exactement ce qui se passe lorsqu’un enfant construit une tour avec des blocs en bois : il empile les deux ou trois premiers éléments avec une infinie précaution mais le quatrième est légèrement déboîté, il compense en déboitant le cinquième dans l’autre sens et ainsi de suite mais arrivé au 8ème ou 9eme il devient impossible de maintenir l’équilibre et la tour s’effondre. A ce moment, l’enfant d’habitude recommence à zéro et, voulant construire une nouvelle tour, il renforce les fondations en mettant à la base une surface de 4 blocs soudés qui permettront une construction plus solide et plus haute.

 

La grande majorité des Belges aspire à partager un « nouveau projet » plutôt que de s’épuiser à amender un modèle qui a montré ses limites où toute concession est considérée comme une « défaite » et tout nouvel acquis comme une « victoire ». Cela est partiellement le résultat d’une loi électorale totalement en porte à faux avec le concept même de Fédération, d’une structure engendrant des conflits juridictionnels permanents entre niveaux de pouvoirs, d’une aggravation des clivages  régionaux entre une philosophie territorialiste et personnaliste rendant tout compromis stable illusoire, etc.

 

La Belgique a un grand besoin de réunir, pour la première fois depuis 1830, une « Assemblée Constituante » qui, partant d’une page blanche, redessinerait les contours d’un Etat Fédéral en s’inspirant des pratiques qui - chez nous ou ailleurs - ont démontré leur efficacité. La nouvelle Constitution serait soumise à Referendum, requérant un vote des 2/3 des voix exprimées, sans référence à des majorités « régionales » de façon à ce que ce vote exprime « démocratiquement » la volonté d’une majorité qualifiée de « Belges » de poursuivre leur vie commune.

 

Faisant table rase des réglementations linguistiques en vigueur, la nouvelle loi fondamentale pourrait, par exemple : entériner le bilinguisme obligatoire dans les services publics d’Arlon à Ostende ; prévoir des facilités adaptées pour les germanophones et anglophones (comme aux Pays-Bas), reconnaissant au passage les « obligations »qu’impose la désignation de Bruxelles comme capitale de l’Union Européenne ;  imposer le droit d’ester en justice dans sa langue etc.  L’objectif serait d’éliminer la source même des conflits plutôt que de devoir les réglementer. De même, une refonte du système fiscal et du financement du Gouvernement Fédéral et des Régions serait abordée sans préjugés découlant du poids du passé.

 

Il va de soi que la mise en œuvre des nouvelles dispositions requerrait une très longue période de transition qui s’étalerait, pour certaines, sur une génération entière. Ce serait le cas dans l’éducation pour ce qui est de l’apprentissage des langues, dans les services publics pour le remplacement progressif des fonctionnaires « unilingues » ; pour les nominations (juges, diplomates, militaires, professeurs, policiers etc.) en fonction des besoins réels  et basées sur la compétence, et non plus en fonction de « quotas » linguistiques  etc.

 

Vivant dans un monde en pleine mutation, comme l’explique fort bien Marc Eyskens dans son dernier livre « A la recherche du temps vécu », cet exercice permettrait d’accorder notre dispositif institutionnel aux exigences de la mondialisation dans lequel un nouvel équilibre doit être trouvé entre la « connaissance » - bien individuel par excellence – et les intérêts de la collectivité. Ce travail pourrait servir de modèle  aux évolutions nécessaires de l’Union Européenne où la meilleure chance que la Belgique a de faire valoir ses vues, est d’être la première à relever le défi avant de devoir subir les changements que d’autres pourraient nous imposer.

 

Un tel projet a le grand mérite de mobiliser les énergies en vue d’un projet constructif commun au lieu de s’user en vain à la recherche de compromis boiteux.  C’est une formule  « gagnant-gagnant » qui élimine de nombreux sujets de discorde. Cette initiative est aussi capable de rendre à la « politique » ses lettres de noblesse permettant aux citoyens d’avoir la fierté de prendre en main leur propre destin.

 

Lorgues, le 2’ avril 2010

 

 

18:55 Écrit par Paul N. Goldschmidt 13 Ave. Victoria 1000 Bruxelles dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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