11/04/2010

Chronique d’une crise annoncée.

 

Les évènements récents dans les marchés et notamment ceux gravitant autour de la crise grecque doivent alerter les autorités sur l’urgence de prendre des mesures courageuses si l’on veut éviter une rechute dans la crise financière. En effet, celle-ci se profile de manière de plus en plus claire : en l’occurrence il ne s’agira pas d’une répétition de la première, engendrée par l’éclatement de la bulle du « subprime », mais plutôt de la conséquence du déplacement partiel du surendettement des secteurs privés et bancaires vers celui de la dette publique.

 

Relativement peu de progrès ont été réalisé pour rétablir un équilibre soutenable à long terme entre la valeur des actifs et le montant de l’endettement qui sert à les financer d’une part, et le montant des dépenses publiques et des revenus de l’impôt aggravant, les déficits, de l’autre,. Il est donc clair que cet effort là et les sacrifices qu’il implique sont largement devant et non derrière nous.

 

Après les mesures efficaces prises par les autorités pour éviter l’implosion du système financier à l’automne 2008, l’attention s’est focalisée sur l’élaboration de mesures destinées à prévenir la « répétition » des erreurs qui avaient provoqué la crise par la préparation d’une réforme en profondeur de l’architecture du système financier mondial. J’ai eu l’occasion de détailler récemment le dérapage de ces efforts (L’Euro : symbole d’une crise politique 2/04/10) en appelant à un sursaut dont l’action des marchés ne fait que souligner la pertinence.

 

Sans mettre en sourdine les efforts en cours, la priorité doit se porter immédiatement sur la prévention d’une perte de confiance des investisseurs dans la capacité des pouvoirs publics à gérer leurs finances. La situation qui se profile est beaucoup plus sérieuse qu’il y a deux ans car, pour enrailler la première phase de la crise, les autorités n’ont pas hésité à mobiliser toutes les ressources à leur disposition : provision illimitée de liquidités au système bancaire et assouplissement des conditions de refinancement par les Banques Centrales, support direct aux banques (injection de fonds propres, garanties etc.) et mise en œuvre de plans de relance financés par l’endettement public. Ayant brulé - à bon escient - ces cartouches, les autorités se trouvent aujourd’hui dans une situation très précaire où toute manifestation d’indécision ou de désaccord se traduit immédiatement par des mouvements spéculatifs sur les marchés.

 

J’attire l’attention depuis près d’un an sur le fait que les propositions concernant l’identification et la gestion des « risques systémiques » sont totalement inadéquates pour tenir compte de l’aspect précisément systémique des finances publiques et donc du risque que les Etats eux-mêmes font courir au système financier. Or, comme le prouve le cas de la Grèce, l’augmentation des déficits budgétaires a pour conséquence immédiate l’augmentation de la prime de risque que son Gouvernement doit payer pour emprunter, creusant d’autant le déficit: rapidement un effet boule de neige risque de se mettre en place où la prime de risque induit les investisseurs à mettre en question la solvabilité de l’Etat et indirectement la solidité de l’Euro. Malgré la détermination du Président Trichet qui réaffirme sans ambages sa confiance dans l’efficacité des mécanismes laborieusement mis en place par les 27, il se trouve quelque peu isolé, ne recevant pas le support attendu des politiques à défaut duquel les marchés testeront inlassablement la volonté des gouvernants.

 

Pourtant, l’option d’une défaillance de la Grèce est à exclure pour des raisons de bon sens : en effet, ce sont l’ensemble des pays de la zone Euro qui seraient les premiers touchés créant une situation dont la maîtrise échapperait très rapidement aux autorités.

D’une part une défaillance mettrait en cause la fragile consolidation des bilans bancaires qui détiennent plus de €200 milliards de créances sur la Grèce et dont le refinancement par la BCE serait devenu impossible; d’autre part, l’aveu de faillite d’un Membre de l’UEM confirmerait sa « possibilité » encourageant la spéculation à se tourner vers d’autres cibles dont l’état des finances est quasi aussi préoccupant et où le risque des banques européennes est un multiple du risque grec.

 

Dans son dernier passionnant ouvrage « A la recherche du temps vécu » Marc Eyskens qualifie la crise financière de « gésine d’une nouvelle communauté  internationale » (Pages 310 et suivants). Il rappelle qu’il convient de ne pas donner au mot crise une « connotation excessivement catastrophique alors que le vocable, d’origine grecque (sic !) vise plutôt un moment critique de réflexion, d’inflexion, un revirement, un tournant pour le meilleur et pour le pire ». La description du type de défi qui se présente est d’une grande pertinence dans la situation ponctuelle à laquelle nous sommes confrontés où il souligne encore : « Une asymétrie béante s’est fait jour entre la « globalisation » de l’économie mondiale et la « localisation » des politiques menées par les Etats nationaux.»

 

Le moment est donc venu d’assumer et de maîtriser la gestion de la crise au lieu de se contenter de la subir et d’y réagir. Cela passe par une remise en cause du mandat de la BCE, car jouissant d’un prestige encore largement intact, il sied de lui donner les outils nécessaires pour chaperonner efficacement la « sortie de crise ». Il faut, à tout prix, éviter qu’une rigidité institutionnelle ne conduise à une opposition frontale entre la BCE, remplissant son mandat étroit de « stabilité des prix » et les Gouvernements de la zone Euro, privilégiant la reprise en évitant toute mesure budgétaire pouvant la compromettre.

 

Une nouvelle crise aurait des conséquences économiques et sociales d’une ampleur au moins - sinon encore plus - grave que la dépression des années 1930. Cette option devant être écartée, il faut se résoudre à corriger les déséquilibres structurels qui imprègnent le monde globalisé : cela implique la tolérance d’une « inflation maîtrisée » pour réduire significativement, sur la durée, le poids de la dette accumulée. De surcroît, il sied d’accélérer l’extension de l’UEM à l’ensemble des Pays Membres de l’Union et d’instaurer un cadre pour une politique économique concertée contraignante. Dans ces conditions, l’instrument du taux de change, aujourd’hui inutilisable,  pourra retrouver sa pertinence pour moduler les effets de l’inflation, tout en prenant en compte l’impératif de modération dans son utilisation pour éviter de créer un climat mondial de protectionnisme destructeur.

 

Ces décisions, prises dans l’urgence devraient être accompagnées d’une réactivation et adaptation immédiate, au bénéfice des pays Membres de l’UEM, de l’ancienne facilité d’aide à la balance des paiements. Ainsi, l’Union Européenne, dotée de la personnalité juridique, pourrait servir d’intermédiaire pour lever des fonds sur le marché. Pour éviter toute discussion au sujet d’un « subside » indu accordé au pays bénéficiaire, celui-ci s’acquitterait d’une prime par rapport au coût réel de l’emprunt (versé au budget communautaire),  équivalent à la moyenne des primes payées par les Membres de l’UEM par rapport au Bund, pondérée par un facteur reflétant la contribution relative des pays Membres de l’UEM au budget communautaire. La réactivation de ce mécanisme serait de nature à mettre fin aux incertitudes quant à l’engagement de l’Union de soutenir individuellement et solidairement ses Membres.

 

Profitant de sa crédibilité, le Conseil des Gouverneurs de la BCE, au lieu de se cantonner au strict respect des contraintes édictées pas le Traité, devrait prendre l’initiative de proposer au Conseil Européen les amendements à son mandat qu’il juge nécessaires pour gérer au mieux la sortie de crise.

 

En faisant preuve de détermination dans la mise en œuvre des reformes nécessaires de l’UE, il sera aussi plus aisé de faire accepter par les citoyens les inévitables sacrifices que chaque Etat demandera sous la forme d’une combinaison d’imposition plus lourde mais plus juste, de réduction de certaines prestations sociales de même que par les changements au mode de vie qu’impose la protection de l’environnement et le vieillissement de la population.

 

 

L’Union Européenne doit maintenant faire preuve d’une volonté politique sans faille car, une fois la « machine infernale » déclenchée, il sera quasi impossible de l’enrayer. Se développerait alors un scénario qui conduirait vraisemblablement à l’implosion de l’Eurozone, si ce n’est de l’Union Européenne et dont le coût social et économique est par trop élevé pour qu’il soit même envisageable. Ce jour-là les responsables politiques devront expliquer aux citoyens leur incapacité à avoir anticipé une crise dont tous les signes avant coureurs étaient, cette fois, largement visibles et identifiables.

 

14:37 Écrit par Paul N. Goldschmidt 13 Ave. Victoria 1000 Bruxelles dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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