05/04/2010

L’Euro : Symptôme d’une crise politique !

 

Personne ne peut mettre en doute la gravité de la crise économique et financière dont tous les experts s’accordent à juger qu’elle est loin d’être terminée.

 

Les mesures énergiques prises par les Banques Centrales dès 2007 et par les Gouvernements à l’automne 2008 ont certes évité l’implosion de l’ensemble du système financier. Les mesures de relance ainsi que la fourniture de liquidités abondantes et le maintien de taux d’intérêt très bas ont fourni aux autorités responsables un temps de répit qu’elles étaient sensées mettre à profit pour corriger les faiblesses du système financier.

 

Le point focal des réformes était la prise en compte du caractère mondialisé des marchés financiers et de leur haut degré d’inter connectivité qui rendaient vaine toute tentative de maîtriser une crise au niveau des Etats.  Cette évidence s’est traduite par la mobilisation du G20 à l’automne 2008, sous l’impulsion de la France, symbolisée par une déclaration d’intentions très claire qui traçait la voie à suivre : outre un plaidoyer unanime pour éviter toute tentative de protectionnisme (leçon apprise de l’expérience des années 1930), les thèmes principaux sur lesquels une harmonisation et coopération étaient préconisées couvraient la réglementation des marchés financiers ainsi que leur supervision, la lutte contre les paradis fiscaux et un encadrement des risques et des facteurs susceptibles de les exacerber (comme les rémunérations excessives).

 

Cette démonstration d’unanimité, peu habituelle, née de l’acuité de la crise, ne tarda pas – malheureusement – à se fissurer. Au niveau de l’Union Européenne cela s’est traduit par le choix délibéré d’une approche « intergouvernementale » à la gestion de la crise, pour laquelle chaque gouvernement était invité à élaborer sa propre « stratégie de relance ». Ce choix était clairement en contradiction avec  l’existence du « marché unique » et de l’ « Union Economique et Monétaire », ainsi qu’avec la discipline sensée être imposée par le « «Pacte de Stabilité et de Croissance et les « Programmes de Convergence ». C’était, de surcroît, la négation des appels purement rhétoriques à la création d’une gouvernance économique au niveau de l’Eurozone dont la nécessité était pourtant très largement reconnue. Une autre conséquence dommageable fut la marginalisation de l’action de la Commission, reléguée au rang de « Secrétariat » chargée de la mise en œuvre des décisions du Conseil Européen.

 

Cette dérive se trouva confirmée par le Rapport de Larosière remis fin février 2009 aux autorités européennes. Dans le but sans doute louable de parvenir à un consensus, ses recommandations concernant l’architecture de la réglementation/supervision du secteur financier communautaire, s’appuyaient très largement sur une conception de « coopération » (certes renforcée par rapport au « processus Lamfalussy ») entre régulateurs et superviseurs des 27 Etats Membres, dont l’insuffisance avait, cependant, été largement démontrée par l’incapacité de prévenir la crise. Les propositions législatives présentées par la Commission font, à présent, l’objet d’âpres débats opposant le Conseil, qui a adopté une vision encore plus restrictive de la délégation de pouvoirs, au Parlement Européen dont les quatre Rapporteurs ont unanimement prôné l’introduction de  mécanismes supranationaux contraignants. De surcroît, les propositions concernant les trois nouvelles Autorités de contrôle n’imposent nullement aux Pays Membres d’adopter des structures compatibles au niveau national ce qui compliquera la gestion et rendra inévitablement la coopération envisagée particulièrement inefficace.

 

En parallèle des fissures apparaissaient dans l’entente transatlantique alors que la globalisation des marchés financiers impose que les structures soient cohérentes pour permettre une coopération efficace. Ainsi, la composition, les pouvoirs et les responsabilités des nouveaux organes chargés de la surveillance des risques « systémiques » sont totalement différents de part et d’autre de l’Atlantique ; il en va de même en ce qui concerne la répartition des compétences des Agences chargées de la réglementation/supervision des différents secteurs financiers. Le dialogue particulièrement productif qui s’était institué entre la Commission et les autorités américaines risque d’être mis à mal lors du transfert de compétences aux 3 Autorités de marché européennes.

 

D’autres points de discorde sont apparus dans le débat concernant le contrôle des « hedge funds » ou, plus fondamentalement, sur l’opportunité de réinstaurer une séparation entre la Banque de Dépôts et la Banque d’Affaires (Volker Rule), qui conditionne cependant tout accord global sur les mesures prudentielles encadrant l’activité bancaire (Bâle II – concurrence etc.). Il en va de même des propositions couvrant les régimes de la gestion des crises (liquidation d’entreprises systémiques) ou du financement des « fonds de protection » des déposants ainsi que de la taxation des institutions financières etc.

 

En résumé, comme l’a très justement souligné le Directeur Général du FMI, avec le passage du temps la volonté politique d’apporter des réponses globales aux problèmes mis en évidence par la crise s’estompe rapidement, tant au niveau mondial qu’au niveau communautaire. Un sursaut est devenu impératif si l’on veut prévenir une nouvelle crise.

 

Nulle part cette situation n’a été mise en évidence de façon plus emblématique que dans le dossier Grec. Le spectacle lamentable d’indécision offert par les responsables politiques de l’UE en général et de l’Eurozone en particulier a été le facteur prépondérant dans la mise en cause, parfaitement inutile, de la solidité de l’Euro. Cette cacophonie, exploitée avec enthousiasme par les eurosceptiques de tout poil et reprise en cœur par les médias, a fortement accru les incertitudes et ébranlé la confiance, ingrédients clefs au soutien de toute monnaie. L’annonce, suite au récent sommet européen, d’un accord « de compromis » sur les rôles respectifs de l’UE et du FMI – dénoncé à juste titre par le Président Trichet – ne fait qu’encourager la perception d’une faiblesse structurelle de l’UEM.

 

Si la « spéculation » s’est emparée de cette situation, ce sont les politiques et leurs déclarations intempestives, souvent adressées à leurs opinions publiques nationales, qui en sont les premiers responsables. Au lieu de vilipender les opérateurs qui ont joué sur les instruments « disponibles » tels que CDS, obligations grecques etc., il incombait aux politiciens d’informer leurs citoyens du rôle majeur de la monnaie unique dans la limitation des effets négatifs de la crise et de l’importance très relative de la parité de l’Euro vis-à-vis des autres monnaies, notamment du dollar, alors que près de 90% des transactions au sein de l’Eurozone n’impliquent aucune opération de change et que l’inflation reste, pour l’instant, bien maîtrisée.

 

Dans la crise grecque il faut, bien entendu, condamner les pratiques peu orthodoxes et les dissimulations coupables qui ont été à l’origine de cette situation et exiger, comme on l’a fait, l’imposition de mesures drastiques pour corriger les abus. Les sacrifices que cela imposera au peuple grec seront pénibles et l’UE devrait, au travers des fonds de cohésion, essayer d’en atténuer les effets les plus sévères sur les classes sociales les plus démunies.

 

Cela étant, il est tout aussi vrai que ce sont les autres pays Membres de l’UEM qui sont intéressés au premier chef au redressement de la Grèce, car partageant la même monnaie, ils ont beaucoup plus à perdre que la Grèce de l’implosion de la monnaie unique. Celle-ci serait inévitable si on forçait la Grèce à sortir de l’UEM car, très justement, la spéculation se porterait sur un autre objectif (Portugal, Irlande Espagne ?) et toute tentative de la réguler s’avérerait  impossible et contreproductive.  La défaillance d’un pays, suite à son exclusion de l’UEM, engendrerait une nouvelle crise étant donné le volume énorme des créances détenues par les banques européennes sur les pouvoirs publics. Dans l’incapacité de se refinancer, les Etats ne pourraient donc se porter une nouvelle fois au secours du secteur financier, provoquant la crise mondiale tant redoutée.

 

Or, il n’y a aucune raison de répandre la rumeur d’un Euro chancelant. A son cours actuel il est encore 10% au-dessus de son cours d’origine (€ 1 = USD 1.17), et, dans un climat d’inflation bénigne, un affaiblissement supplémentaire aux environs de USD 1 à 1.20 ne peut être que très favorable à la reprise économique, favorisant les exportations et créant de l’emploi. C’est là un des avantages du système de change flottant, dont l’UEM ne pourra bénéficier pleinement qu’en achevant le dossier de l’intégration économique, condition sine qua non pour jouer à jeu égal avec les autres grandes puissances sur l’échiquier mondial.

 

Imaginons de manière purement théorique qu’au lieu d’exclure la Grèce, et pour éviter un effet domino, ce soit l’Allemagne qui décide de sortir de l’UEM. Il est certain que la « spéculation » se porterait sur le « nouveau Mark » en le faisant  s’apprécier. En conséquence, l’industrie exportatrice allemande se trouverait fortement pénalisée et, pour la protéger, la nouvelle « Bundesbank » se verrait obligée d’accumuler les Euros (comme la Chine accumule les dollars) finançant ainsi les politiques budgétaires « laxistes » de ses partenaires européens. L’Allemagne serait d’autant plus vulnérable que, contrairement à la Chine, la taille de son marché domestique est faible par rapport au reste du monde et que la consommation intérieure ne pourrait être suffisamment stimulée pour contrecarrer la chute de ses exportations.

 

On peut conclure de cet exercice purement hypothétique, qu’un tel scénario conduirait inévitablement à l’implosion de l’Union Européenne elle-même et à la remise en



cause de tous les acquis de ce dernier demi-siècle, y compris l’entente et la paix entre pays européens.

 

En guise de conclusion, il incombe à l’ensemble de la classe politique de prendre ses responsabilités et d’expliquer clairement aux citoyens européens l’ampleur des enjeux. Ces derniers sont parfaitement capables de comprendre qu’il n’y a pas d’alternative crédible à la poursuite de la construction européenne. Elle passe par l’extension de l’UEM à l’ensemble des Pays Membres, à l’intégration plus poussée des politiques économiques, de défense, des politiques étrangères et de l’instauration d’une véritable règlementation et législation « fédérale » dans les domaines d’intérêt commun. Cela ne doit pas empêcher le maintien du principe de subsidiarité et la gestion des intérêts régionaux et locaux au plus près des citoyens.

 

Faire miroiter aux citoyens qu’il est possible de gommer la mondialisation ou qu’on peut trouver, à terme, un compromis qui préserve les « souverainetés nationales » est un phantasme dangereux et totalement irréaliste. Il est de plus porteur de germes de révolte sociale si on ne porte pas rapidement le fer à la diminution des inégalités entre un nombre toujours plus restreint de nantis et un nombre croissant de démunis.

 

L’Europe de par son niveau de culture et de richesses a toutes les ressources nécessaires pour affronter les défis posés, même si la « sortie de crise » imposera encore des sacrifices. Il incombe aux politiques de faire de l’Euro l’emblème même du succès de l’Union plutôt que de l’instrumentaliser pour conduire à sa désintégration.

 

18:03 Écrit par Paul N. Goldschmidt 13 Ave. Victoria 1000 Bruxelles dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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