27/02/2010

Lettre ouverte à l’Editeur de « La Libre Entreprise »

  

J’ai été très déçu en ouvrant ce samedi le supplément : La Libre Entreprise.

 

La couverture  « Ce qui sauverait l’Euro » m’a choqué. Ce titre accrocheur induit le lecteur en erreur et est un comble d’irresponsabilité : L’Euro n’a nul besoin d’ « être sauvé » et insinuer que ce pourrait être le cas ne fait qu’entretenir un climat d’incertitude dont les détracteurs de la monnaie unique, les spéculateurs et autres eurosceptiques font leurs choux gras.

 

Au cours d’USD 1,35 pour un Euro, la monnaie unique est-elle sous pression ? L’€ a été introduit le 1er janvier 1999 au cours d’USD 1,17, est tombé au plus bas à USD 0,87 et a atteint, en juin 2008, un maximum d’USD 1,60. On est encore très largement dans le haut de la fourchette.

 

La reprise économique se faisant attendre au sein de l’UE, un affaiblissement de l’Euro est, au contraire, très bienvenu car il améliore notre compétitivité. De plus, sur le plan intérieur, cela n’affecte qu’un volume restreint des échanges puisque son introduction a réduit à environ 12% les transactions qui donnent lieu à une opération de change (contre en moyenne 30% avant l’UEM et plus de 5O% pour la Belgique). Cette situation – hautement bénéfique – permet de partager avec les Etats-Unis le luxe d’une politique d’ « indifférence relative » vis-à-vis de la parité avec le dollar et les autres monnaies. Elle permet une beaucoup plus grande autonomie des politiques économiques qui peuvent considérer les parités de change comme un facteur secondaire, car ils n’affectent directement et indirectement que peu de citoyens.

 

Venons-en au « dossier » (pages 2 & 3) :

 

J’applaudis sans réserve le titre et les deux sous-titres mais ne peux souscrire aux « analyses » qui suivent.

 

Quand le Professeur de Grauwe dit « tout ce qui a été fait peut être défait », le lecteur peu averti est tenté d’interpréter cela comme la possibilité de revenir aux 16 monnaies nationales d’antan. Or cela est faux à cause de la provision – indispensable à la réalisation de l’UEM – de la « continuité des contrats » qui a fait basculer en Euro, toutes les obligations contractuelles exprimées dans les monnaies tributaires. Ce principe devant s’appliquer à une sortie hypothétique de l’Euro (ce qu’on a fait on peut défaire !), il s’ensuivrait la banqueroute d’une foule de débiteurs tant publics que privés et, dans la foulée, celle de leurs créanciers ruinés. S’il est vrai malgré tout qu’un démantèlement de l’Euro ne peut être totalement exclu, il ne peut s’envisager pragmatiquement que dans le cadre d’une implosion de l’Union Européenne elle-même.

 

D’où l’importance de la « solidarité » si bien mise en exergue.

 

Quant aux 5 points où « notre devise aurait échouée », elles me semblent toutes erronées :

  1. Inflation pas stabilisée : l’auteur reconnaît que si l’€ ne l’a pas stabilisée elle ne l’a pas non plus augmentée. Où est l’échec ?
  2. Perte de l’arme de dévaluation : la dévaluation a toujours été ressentie comme une solution de facilité. Pourquoi son élimination constituerait-elle un échec ?
  3. Arrondis à la hausse : l’auteur admet que ce n’est pas un phénomène généralisé. Eurostat a mesuré de manière précise son impact et l’a évalué à moins de 0.35%. Où est l’échec ?
  4. Pas davantage de voyages : si l’euro est une facilité pour le voyageur, c’est incontestablement à la crise et non à l’euro qu’on doit la diminution des déplacements. Où donc est l’échec ?
  5. Volatilité : Bien sûr qu’elle demeure par rapport aux autres devises, ce qui est inhérent au système mondial des taux de change flottants adopté au début des années 1970 et donc en aucune manière lié à la création de l’Euro. Où est l’échec ?

 

Par contre, je me permettrai de suggérer certains échecs qu’il eût été utile de mentionner:

 

  1. Le caractère inachevé de l’UEM (comme dans le sous-titre)
  2. La dérive intergouvernementale de l’intégration européenne, dans la foulée de la crise financière, qui se traduit par un manque d’ambition dans les propositions de réforme du secteur financier.
  3. La faiblesse de la voix de l’UEM dans les fora internationaux, FMI, G20, où elle ne s’exprime pas d’une seule voix alors qu’elle représente la deuxième monnaie de réserve mondiale.
  4. Le manque de progrès dans l’intégration des politiques économiques au sein de l’UEM, complément indispensable pour bénéficier de l’ensemble des avantages attendus de la monnaie unique.
  5. Les tensions entre la BCE – gestionnaire d’une politique monétaire intégrée – et les Gouvernements nationaux – gestionnaires des politiques économiques dont les manifestations se traduiront inévitablement par des mouvements spéculatifs sur l’Euro et les fonds d’Etat.

 

En conclusion, il incombe aux politiques, aux économistes et aux médias de souligner les aspects très majoritairement positifs de la monnaie unique (entre autres les 4 points « Là où la monnaie unique a réussi ») et l’urgence d’achever le chantier de l’UEM. Le citoyen doit prendre conscience que l’alternative est l’effondrement potentiel non seulement de l’UEM mais aussi de l’ensemble de la construction européenne qui l’a si bien servi depuis 1950.

 

18:26 Écrit par Paul N. Goldschmidt 13 Ave. Victoria 1000 Bruxelles dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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