18/01/2010

Interrogatoire décevant des Banquiers devant la Commission d’enquête américaine sur les causes de la crise financière.

 

Beaucoup a déjà été écrit sur la crise financière. Il y a un large consensus sur le fait que ses causes sont multiples et impliquent, sur une période de temps considérable, la responsabilité d’un important nombre d’acteurs. Ceux-ci incluent des responsables politiques tant dans les branches exécutives que législatives, les régulateurs tant dans leur rôle de superviseurs que dans celui de gestionnaires, ainsi que des acteurs économiques des secteurs publics et privés.

 

Les échanges (parfois) acerbes entre le Président de la Commission américaine bipartisane, chargée de déterminer les causes de la crise et Lloyd Blankfein, Président de Goldman Sachs, ne resteront pas dans les annales comme un exemple de « démocratie en action ».

 

Les remarques liminaires du Président demandant d’établir la « vérité » au nom du peuple américain, suivi d’une liste de questions très orientées, semblaient plus destinées à rassasier, en agitant une viande sanguinolente, une bête affamée et furieuse, (l’opinion publique américaine) que de conduire une investigation impartiale.

 

Le ton adopté par le Président a mis le panel des témoins clairement sur la défensive, au point qu’on pouvait se poser la question s’il l’un ou l’autre invoquerait le 1er Amendement pour éviter de s’auto-incriminer. La publicité entourant les débats a largement limité la possibilité des témoins de mettre leur responsabilité partagée, unanimement reconnue, dans son contexte approprié. En particulier, la « décence » a imposé aux témoins de ne faire qu’une allusion très discrète aux manquements des mandataires politiques et autorités de réglementation.

 

Ces contraintes n’ont pas permis, par exemple, de distinguer entre la magnitude des risques gérés par les quatre banques en question et leur vulnérabilité à un effondrement global du système financier. Il est évident qu’un tel effondrement systémique aurait eu un impact très significatif sur elles au travers de la propagation, par effet domino, du risque de contrepartie à travers le système. Si cela fut évité par l’intervention justifiée des autorités, il demeure néanmoins indiscutable qu’il y a eu une défaillance très sérieuse du cadre réglementaire – inadéquatement soutenu par une base légale appropriée, manquant de ressources financières suffisantes et, dans certains cas, victime d’une idéologie politique – qui a amené l’ensemble du système financier au bord du gouffre. Cette constatation s’applique tant aux marchés américains qu’internationaux qui sont interconnectés de façon inextricable.

 

Les banquiers doivent assumer la pleine responsabilité dans les domaines tels qu’un manque de compétences au niveau de la haute direction et des Conseils d’Administration, des procédures de gestion de risques inadéquates, des politiques de rémunération inappropriées, une structuration de produits défaillante, etc. sans essayer de se défausser sur de tierces personnes. Par contre, il faut souligner que les témoins entendus représentaient précisément des institutions où ces faiblesses ont été le moins exacerbées et qui ont tous, depuis lors, pris des mesures correctives qui sont conformes ou dépassent les recommandations du G20.

 

Mr Blankfein a livré une défense pugnace des politiques suivies par Goldman, Sachs pendant la crise financière. Il a été particulièrement convaincant dans son explication que la firme avait pris toutes les mesures de sauvegarde nécessaires pour minimiser le risque de contrepartie avec AIG (USD7.5 milliards de collatéral en numéraire et USD 2.5 milliards en CDS contre le risque de faillite d’AIG) et qu’en conséquence, Goldman n’était nullement tributaire d’un sauvetage d’AIG par le gouvernement pour sa propre survie, comme cela a été insinué. Il a aussi clairement justifié les « ventes à découvert » de titres dans le marché hypothécaire « subprime », en tant qu’instrument de couverture pour réduire le risque associé aux positions détenues temporairement en vue de leur distribution sur le marché. Cette explication visait à contrer l’interprétation que la firme avait pris délibérément des positions contraires aux intérêts des clients auxquels étaient vendues les nouvelles émissions.

 

Moins convaincantes étaient cependant les justifications données à la participation de la firme dans la prise ferme de titres liés au marché « subprime ». Ayant passé moi-même 23 ans chez Goldman, Sachs jusqu’en 1985, je me souviens que c’est là que m’ont été inculqués les standards éthiques de la plus haute exigence et en particulier le principe de toujours mettre l’intérêt du client en premier.

 

Il n’ya aucun doute que la complexité croissante des mécanismes du marché financier ainsi que des produits a rendu de plus en plus floues les distinctions entre opération pour compte propre et opérations à titre fiduciaire ou encore opérations liées à la gestion des risques (couverture) et positions spéculatives nettes. Ces ambiguïtés sont apparues clairement au cours des questions posées aux témoins par les membres de la Commission d’enquête. L’argumentation avancée par Mr Blankfein, excipant du caractère « professionnel » des acheteurs (caveat emptor) et du « service » rendu à la clientèle en les pourvoyant avec les « actifs à risque » qu’ils recherchaient, ne tient pas à l’examen. Ces arguments sont peut-être suffisants pour éviter à la firme des contestations sur le plan juridique mais pas nécessairement pour éviter de mettre en question son éthique.

 

Mr Blankfein a admis que le département d’études de Goldman, Sachs avait exprimé des doutes sur la solidité du marché immobilier américain dés 2006. Dans ce contexte, il faut se poser la question de savoir si une évaluation appropriée des risques associés aux actifs sous-jacents aux titres pris ferme et distribués a été entreprise. La firme a-t-elle fait une évaluation indépendante des notations assignées par les Agences ou est-ce que Goldman, comme tant d’autres distributeurs, était partie prenante à l’obtention de notations par des pratiques douteuses, y compris des conflits d’intérêts manifestes, tel que cela est apparu dans les investigations à propos des Agences de notation.

 

Je pense qu’il y avait suffisamment d’indices qui auraient dû conduire la firme à s’abstenir de participer à la distribution de ce type de valeurs (et par conséquent de la nécessité d’en vendre à découvert pour se protéger). Cependant et malheureusement, comme cela a été le cas pour de très nombreuses firmes concurrentes, l’appât du gain s’est révélé irrésistible car, aussi longtemps que cela a duré, ce segment de marché a procuré des revenus énormes aux intermédiaires engagés.

Au vu de la première séance de témoignages, il y a peu de chances que la Commission puisse apporter un éclairage constructif sur les causes de la crise, d’autant plus que son rapport attendu en fin d’année sera postérieur (du moins faut-il l’espérer) à la mise en œuvre des réformes nécessaires. Par contre, il y a un vrai risque d’entretenir une atmosphère de méfiance, alors que le rétablissement de la confiance du public dans le système financier et dans l’éthique de ses principaux acteurs est une condition nécessaire et préalable à toute reprise durable de l’activité économique.

11:09 Écrit par Paul N. Goldschmidt 13 Ave. Victoria 1000 Bruxelles dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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