09/07/2009

La proposition d’une « nouvelle monnaie internationale » occulte les vrais enjeux.

Il n’est pas surprenant que dans les débats qui entourent la crise financière, la question de la « suprématie » du dollar refasse surface. En effet, les autorités – notamment politiques – trouvent, dans la désignation des Etats-Unis comme responsables de la crise, un bouc émissaire tout désigné pour se dédouaner.

 

Les arguments ne manquent pas : le déclencheur de la crise a été l’effondrement du marché des « subprime » ; les Etats-Unis continuaient d’afficher des déficits structurels de leur balance des payements, insoutenables à long terme; le taux d’épargne des ménages américains était devenu négatif et leur taux d’endettement atteignait de nouveaux sommets; l’économie américaine, dépendant essentiellement de la « consommation » , était particulièrement vulnérable à un renversement de conjoncture où l’éclatement d’une bulle (en l’occurrence le subprime) a entraîné  un cercle vicieux: chute de la valeur des actifs – restrictions de crédit - désendettement – faillites – chômage – baisse de la consommation – nouvelles baisses des valeurs etc.; enfin, l’accroissement spectaculaire des déficits budgétaires rendaient les Etats-Unis de plus en plus dépendant des investisseurs étrangers pour assurer son financement.

 

Cette accumulation de faiblesses à la fois structurelles et conjoncturelles ne pouvait manquer d’inquiéter les détenteurs étrangers d’une masse toujours croissante de dollars. Ainsi se vérifiait la célèbre boutade du Secrétaire au Trésor Connolly qui déclarait en 1972 : « le dollar est notre monnaie et votre problème ».

 

Il est incontestable que la position privilégiée du dollar, notamment comme principale « monnaie de réserve », a permis aux Etats-Unis de reporter sans cesse l’échéance de réformes nécessaires au rétablissement des équilibres financiers internes ce qui, in fine, a provoqué la rupture. Mais, sur ce plan, la responsabilité doit être partagée avec tous ceux qui ont accepté d’accumuler indéfiniment la devise américaine, souvent pour éviter une appréciation de leur propre devise (Chine) et soutenir ainsi artificiellement leur propre croissance.

 

L’appel récent de certains grands pays visant à inclure dans la réforme du système financier planétaire un volet concernant les « monnaies » apparaît donc justifié. Cependant, à l’examen, il ressort que son fondement est très largement « politique » et vise essentiellement à faire rentrer les Etats-Unis dans le rang d’un monde devenu multipolaire alors que les implications « financières» sont très limitées, comme nous tenterons de le démontrer.  

 

Quoiqu’à ce jour aucune proposition concrète détaillée n’ait été avancée, ceux qui prônent une telle réforme semblent s’appuyer sur le concept des « Droits de Tirages Spéciaux » (« DTS ») « émis » en son temps par le FMI. Il s’agirait donc d’une « monnaie de compte » dont la valeur serait basée sur celle d’un « panier » fixe de devises.

 

Si la valeur d’une telle monnaie repose exclusivement sur un panier de monnaies « flottantes », sa stabilité ou volatilité sera uniquement fonction du « marché », sans qu’aucune autorité ne puisse intervenir et donc assumer une quelconque responsabilité pour sa gestion. Pour qu’un tel système puisse s’envisager et répondre à l’exigence d’imposer une discipline rigoureuse aux participants - ce qui est sa principale raison d’être -, il faudrait introduire des contraintes du type de celles qui existaient à l’intérieur du « Système Monétaire Européen ». Cela implique, au minimum, des rapports de « taux de change fixes » (dans des marges de fluctuations raisonnables) entre les monnaies définissant le « panier », accompagné d’un mécanisme de « réalignement » donnant au système un minimum de flexibilité nécessaire à sa pérennité. Faute d’un accord de ce type, dont on peut raisonnablement douter de la faisabilité politique, la création d’une simple monnaie de compte n’aurait pas grande utilité.

 

En effet, ce mécanisme ne contribuerait pas à une diversification significative des réserves détenues en dollars, - ce qui est l’autre objectif -, car il faudrait pour cela créer de toutes pièces un « marché » d’actifs libellés dans cette « monnaie ». Pour qu’un tel marché se développe, il faudrait assurer sa crédibilité, tant auprès d’investisseurs que d’émetteurs potentiels, ce qui prendrait des années (comme ce fut le cas en son temps pour l’ECU, cependant dopé par la perspective de la Monnaie Unique dotée d’une Banque Centrale et d’un territoire). Si l’usage de cette monnaie était limité aux règlements bilatéraux « officiels », son impact serait négligeable par rapport aux flux financiers privés colossaux qui transitent par le marché des changes dont l’irrigation reste fermement liée au dollar. Dans ce cas de figure, on peut craindre que la création de cette monnaie artificielle ne débouche, a contrario, sur le renforcement du rôle du dollar, consacrant son statut incontournable de « monnaie de transaction » de référence.

 

Si des avantages concrets ne sont donc pas au rendez-vous, les détenteurs de dollars ont tout intérêt à assurer la diversification de leurs risques « devises » en répartissant leurs réserves dans des actifs libellés dans des devises existantes dont ils peuvent évaluer directement les caractéristiques de stabilité et de liquidité ou, alternativement,  en effectuant des couvertures de change appropriées.

 

La multipolarité souhaitée du système financier a donc tout intérêt à émerger par les efforts individuels des grands acteurs économiques plutôt que d’être imposée artificiellement par un « accord politique » dont la finalité serait « négative » en ce sens qu’il tenterait de restreindre au lieu de favoriser la souveraineté des participants au détriment de la transparence et de la bonne gouvernance.

 

C’est pourquoi il convient que l’Euro, plutôt que de diluer sa force intrinsèque (qui constitue un des rares outils de « pouvoir » de l’UE sur l’échiquier international), s’efforce, au contraire, d’asseoir sa position d’alternative au dollar. Cela ne doit nullement empêcher que d’autres monnaies acquièrent progressivement un statut de monnaies de réserve en poursuivant des politiques qui attirent les capitaux en quête de placements.

 

En conclusion, on peut noter que le marché des changes est un de ceux qui a le mieux traversé les turbulences de la crise financière planétaire, et ce – jusqu’à présent – sans scandales notoires. La liquidité impressionnante de ce marché (basé sur la disponibilité d’un flux important de dollars) et les mécanismes de clearing efficaces ont permis aux opérateurs de travailler dans des conditions quasi optimales. Une remise en cause du système ne paraît donc pas devoir être une priorité à ce stade.

 

Par contre, il est grand temps que les acteurs tant officiels que privés assument leurs responsabilités et œuvrent à un retour progressif à des équilibres plus sains et durables qui élimineront à terme les risques de « chantage » réciproque.

 

Un parallèle peut être établi avec le désarmement nucléaire, entamé dans les années 1970,  où la prise de conscience qu’une destruction de l’adversaire entraînerait son propre anéantissement,  a amené les parties à des accords successifs visant à réduire le risque de dérapage. De même, dans le contexte actuel, une chute brutale du dollar - provoquée par la poursuite de politiques irresponsables par les Etats-Unis ou par ses créanciers - aurait des effets cataclysmiques sur l’ensemble de l’économie mondiale. Il sied donc de négocier de façon urgente des accords qui mettent le monde à l’abri de ce risque où l’intérêt collectif l’emporte sur toute considération nationaliste.

 

C’est là le vrai enjeu de la place du dollar dans le système financier international. Il serait malheureux de se laisser distraire de cet objectif par une focalisation sur cette « fausse bonne idée » d’une « nouvelle monnaie » dont les vertus seraient largement illusoires.

 

21:30 Écrit par Paul N. Goldschmidt 13 Ave. Victoria 1000 Bruxelles dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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