19/03/2009

La Crise – La Politique et les Médias

« Il est bon que les citoyens ne comprennent pas notre système bancaire et monétaire, car, dans le cas contraire, je crois que la révolution éclaterait avant l’aube.»

 

Henry Ford.

 

Avec chaque jour qui passe, je suis de plus en plus effaré par la fréquence des affirmations erronées ou interprétations délibérément tendancieuses concernant la crise financière qui sont propagées par les médias. Sans doute, le sujet est-il complexe et il n’est pas aisé d’expliquer clairement et brièvement les sujets qui font la une de l’actualité. N’empêche, les analyses, souvent réductrices et orientées, énoncées par des politiciens, économistes, politologues, sociologues, autorités académiques ou « experts » sans oublier les journalistes eux-mêmes sont diffusées, parfois sans grand discernement, par les médias.  

 

Certes, il est bon de veiller à ce qu’un débat contradictoire ait lieu pour éviter d’être assujetti à une « pensée unique », d’autant plus qu’il est légitime que les diagnostics divergent et que les remèdes proposés soient pluriels. Cependant, le souci de la diversité d’opinions ne devrait pas pousser à donner systématiquement la parole à des personnes – basée, par exemple, sur leur seule légitimité démocratique d’élus - dont les connaissances ne sont pas nécessairement à la hauteur du sujet traité.

 

Des prises de position, présentées comme analyses objectives sur des sujets très techniques, ne reflètent trop souvent que des agendas cachés ou intérêts particuliers et, à cause de la personnalité de leurs auteurs, sont susceptibles de gagner à bon compte l’adhésion d’un public mal informé. Il y a donc lieu de mettre en exergue le cadre dans lequel l’information est présentée, alors que, trop souvent, il y a focalisation sur les aspects purement polémiques bien plus « racoleurs » qu’une information à caractère pédagogique. Le titre et le « casting » de l’émission « Controverse » sur RTL illustre parfaitement cette situation où le « spectacle » prime trop souvent sur le contenu.

 

L’influence qu’exercent les médias s’accompagne donc nécessairement d’une responsabilité d’autant plus grande, dans le cadre de la crise financière, que celle-ci est de nature à engendrer une mutation économique et sociale profonde et irréversible. Tous les acteurs, et notamment les élus politiques, doivent partager cette responsabilité et œuvrer à une transition aussi harmonieuse que possible où les sacrifices incontournables soient répartis avec équité.

 

Il est important que, devant un tel défi, le citoyen ne soit pas séduit inconsciemment par des slogans à caractère populiste qui se propagent sur le dos d’une révolte – très souvent ressentie comme légitime – contre l’impunité des abus flagrants dont ils se sentent les victimes. Il faut se souvenir que c’est en surfant sur les séquelles de la première guerre mondiale et de la dépression économique qui s’ensuivit que les régimes fascistes ont conquis le pouvoir dans les années 1930 et que la « sortie de crise » s’est réalisée au travers de la deuxième guerre mondiale dont, fort heureusement, les nouvelles générations n’ont pas le souvenir.

 

Un exemple concret et emblématique illustrera mon propos :

 

La polémique autour des « bonus » alloués par AIG (Société d’assurance, sauvée de la faillite par le gouvernement américain) à de « hauts cadres » a suscité l’ire des citoyens, relayée par le Président Obama lui-même. Cependant, une écoute attentive des propos du Président indique que sa colère est dirigée essentiellement contre le « système » qui a permis des dérives capables de mettre en péril le système financier (y compris des systèmes de rémunérations obscènes et inacceptables), et que ses efforts visent la mise en place de mesures qui empêcheront à l’avenir que le pays ne courre un tel risque. Les médias (tant américains qu’internationaux), les Membres de la Commission de finances de la Chambre des Représentants (audition E. Liddy) et de nombreux chroniqueurs ont surtout orienté leurs commentaires sur l’aspect moral du déboursement de rémunérations (payées par le contribuable) à des gestionnaires d’une société qui avait lamentablement échouée.

 

Or, si présentée superficiellement, la colère populaire semble justifiée, un examen plus détaillé s’impose. D’abord les USD 165millions distribués ne constituent pas des « bonus » au sens généralement utilisé : au lieu d’une participation à des « profits » engendrés par la firme – ou département/individu – il s’agit dans ces cas d’espèce de paiements contractuels, souvent différés jusqu’au départ du récipiendaire de la firme, au moment où il a achevé la liquidation ordonnée du portefeuille de « produits dérivés » dont il a la charge.

 

La liquidation ordonnée d’AIG est en bonne voie. Il reste USD 1,6  trillions de produits dérivés à dénouer ce qui implique une gestion journalière pointue et continue. Aussi peu appétissante (aussi pour Liddy – payé un dollar par an) que soit la décision de retenir par contrat les services de ces « experts » (certains ont été licenciés sans indemnités), cette option est apparue comme préférable à une annulation unilatérale des engagements pris ; elle aurait donné lieu à des « poursuites» dont l’issue incertaine aurait été différée de plusieurs années, mais surtout à la démission immédiate des personnes concernées, laissant AIG démuni pour gérer correctement son risque et exposé dès lors à une faillite immédiate. Une telle option, suggérée par plusieurs députés, aurait mis en péril le remboursement par la société des avances faites par la Federal Reserve et le Trésor américain (USD 80 milliards) qu’un dénouement ordonné devrait permettre, si la situation générale ne s’aggrave pas de manière substantielle.

 

Même si quelques zones d’ombre existent au niveau de la communication au sein des organes gouvernementaux impliqués (Fed – Trésor – Congrès), la décision d’honorer les contrats semble  raisonnablement fondée vu le risque systémique qu’une faillite d’AIG continue à poser. Ce danger est clairement démontré par les sommes astronomiques déjà dénouées avec des contreparties bancaires tant américaines qu’européennes (Goldman, Sachs, Merrill Lynch, Société Générale, Deutsche Bank etc.), qui eussent été entraînées dans la tourmente si AIG n’avait pas été soutenue.

 

Une autre précision importante, mal relayée, concerne la non utilisation à ce jour d’environ USD 30 Milliards de droits de tirage et la cession d’actifs par AIG à la Federal Reserve pour un montant de USD 65 milliards (expliquant le chiffre total de USD 170 milliards avancé dans les médias). Ce portefeuille d’actifs, vendu à la FED à 60% en moyenne de sa valeur nominale, continue cependant à recevoir plus de 96% des sommes dues, laissant entrevoir la possibilité d’une plus value substantielle pour le contribuable.

 

Dans la foulée, des voix de personnalités (sénateurs et députés américains, défenseurs impénitents du libéralisme sauvage, etc.) ont appelé de leurs vœux un lâchage pur et simple d’AIG et/ou des institutions financières en difficulté. S’il est normal que ces prises de position (irresponsables) soient relayées par les médias en tant qu’ « information », il convient d’informer les citoyens des risques qu’ils représentent plutôt que de les considérer comme dignes de foi. Une « neutralité » en la matière revient à mettre le « créationnisme » sur le même pied  que le « darwinisme ».

 

Ce traitement partial et/ou incompétent se répète dans de nombreux dossiers d’actualité tels que Fortis, la réforme du système financier international, les plans de relance, pour n’en citer que quelques uns. Trop souvent, une chasse aux sorcières prend le pas sur les vrais enjeux de société mis en cause par la crise. Une telle attitude est de nature à l’aggraver au lieu de renforcer une solidarité dont le besoin se fait sentir, que ce soit à l’échelon national, européen ou mondial.

 

18:34 Écrit par Paul N. Goldschmidt 13 Ave. Victoria 1000 Bruxelles dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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