25/02/2009

Fortis: Négociation surréaliste!

 

Il n’est pas simple de suivre au travers des médias les méandres des « négociations » qui semblent chaque jour  prendre un caractère de plus en plus extravagant.

 

Lisant dans la Libre Belgique du week-end le schéma du « plan alternatif » en « stand alone » présenté par les actionnaires, on reste pantois devant les implications de cette proposition. J’en analyserai deux :

 

En premier lieu, la suggestion de mettre dans une SPV (filiale à 100% de la Banque) €20 milliards de produits toxiques bénéficiant d’une « garantie de l’Etat » pour moitié est pour le moins surprenante : pourquoi l’Etat garantirait-il les actifs d’une entité dont il est déjà actionnaire à hauteur de 75% ? Les seules bénéficiaires de ce « tour de passe passe »  sont les actionnaires de Fortis Holding et les « dindons de la farce » sont les contribuables !

 

On ne précise d’ailleurs pas si la garantie s’applique sur les premiers ou les derniers 10 milliards de pertes ou s’exerce au pro rata au fur et à mesure de leur réalisation, ce qui est un « détail » qui n’est pas sans importance. Autre précision manquante : l’Etat est-il rémunéré pour sa garantie ?

 

Deuxièmement, il est évident que ce qui est présenté comme le prix « logique » de rachat par la Holding de 25% + 1 action de Fortis Banque (¼ de l’investissement fait par  l‘Etat de €9,4 milliards) ne tient pas du tout la route pour au moins 2 raisons :

 

-           D’abord parce que ce prix inclus la valeur des « produits toxiques » dont la Holding serait par ailleurs contre-garantie  (suivant le plan ci-dessus) à hauteur de 50%.

 

-          En second lieu, c’est l’aveu, par la Holding, que le prix payé par l’Etat pour Fortis Banque a été largement surévalué : lors du week-end du 28 septembre, Fortis Banque a été évaluée à €11,4 milliards : en effet,

 

o     les 3 Gouvernements du Benelux ont, initialement, souscrit à une augmentation de capital d’un même montant pour s’octroyer 49,9% de la Banque, alors que la capitalisation boursière de la Holding (y compris 100% de Fortis Banque avant l’injection de capital)  ne se montait qu’à €14,5milliards. Cela implique que le reste du groupe – y compris toutes les sociétés d’assurances - était valorisé par la bourse à €3,1 milliards.

o     Or, les assurances belges valent d’après la proposition des actionnaires €5,4milliards (puisqu’ils sont prêt à en céder 25% pour €1,35milliards).

o    En ajoutant forfaitairement €1 milliard pour les assurances internationales, 6 milliards pour AMEV et €10 milliards pour les actifs ABN-AMRO (ce qui paraît cohérent avec le prix payé à Fortis Holding par le Gouvernement Néerlandais d’une part et le prix d’acquisition avant dépréciation par Fortis de ces mêmes actifs pour  €23 milliards de l’autre), on peut conclure que la valeur des actifs qui se retrouvent aujourd’hui dans « Fortis Banque » avaient une « valeur négative » avant l’augmentation de capital (expliquant en passant l’intégration dans les dernières propositions d’un montant d’actifs toxiques de €20 milliards au lieu des €10 milliards avoués au départ et cohérent avec la situation de quasi faillite de la Banque fin septembre) .  

o     Il ressort de ce qui précède que l’Etat aurait déboursé  € 9,4 milliards pour les actifs bancaires belges dont la valeur maximum était en octobre (après l’augmentation de capital), la différence positive (ou négative) entre l’injection de cash  de € 4,7 milliards incontestables,  et la valeur négative mentionnée.

 

Quel beau cadeau aux actionnaires !  Avant de parler de restructuration qui avantagerait toutes les parties, il convient de remettre les pendules à l’heure, ou au moins celles qui peuvent l’être. A mon avis, c’est l’Etat qui doit réclamer un dédommagement pour l’excédent de prix payé pour Fortis Banque et non l’inverse. L’Etat étant lié par contrat, les actionnaires seraient peut-être bien inspirés de ne pas remettre en question  la cession de Fortis Banque. De surcroît, dans le raisonnement tenu ci-dessus il n’est nullement pris en compte deux facteurs objectifs complémentaires : d’abord que l’actionnaire aurait tout perdu si l’Etat n’était pas intervenu. En second lieu, que la valeur des actifs bancaires s’est encore fortement dégradée depuis début octobre, reflétant l’aggravation de la situation économique en générale et les risques crédit supplémentaires sur les pays de l’Est en particulier.

 

Finalement, il faut se poser la question de savoir comment des actionnaires, des économistes, politiciens et autres autorités se permettent de donner des « assurances » sur la viabilité d’une structure « stand  alone », alors qu’en toute vraisemblance ils n’ont pas accès  aux données qui leur permettraient de préciser quel support sera requis de la part de l’Etat d’autant que la situation économique s’est encore fortement détériorée.

 

La solution BNP n’était peut-être pas idéale au départ, ni les conditions de l’adossement négociées «  les meilleures », mais elle avait le mérite d’exister et, vu  l’évolution de la crise, elle permettait de limiter le risque du contribuable, tout en donnant les assurances voulues aux créanciers (déposants), au maintien de l’emploi et à l’approvisionnement du marché en crédit qui sont – à juste titre -  les priorités du Gouvernement.  

 

Si, d’aventure la BNP se retirait des négociations, les actionnaires de la Holding devraient être confrontés à un choix clair:

 

-          soit le compteur est remis à zéro, la Holding se réappropriant l’ensemble des actifs/passifs  bancaires belges contre remboursement des €9,4 milliards investis et une nouvelle convention est négociée avec l’Etat. Elle  déterminera les conditions de l’intervention à tous les niveaux et imposera une rémunération adéquate pour le risque assumé pour assurer la survie de la Banque.  Dans la mesure où une injection de capital s’avèrera incontournable (comme pour Dexia, KBC etc.), elle devrait prendre la forme d’actions privilégiées (éventuellement convertibles) ou d’emprunts subordonnés assortis de garanties adéquates (nantissement des autres actifs de la Holding en faveur de l’Etat). De cette manière, comme c’est le cas dans d’autres pays, il y aurait subordination des droits des actionnaires à ceux des contribuables, tant que se perpétue le soutien de l’Etat qui devrait exiger - en plus - un droit de regard sur les dividendes, les rémunérations et les opérations capitalistiques.

 

-          soit ils abandonnent tout recours en approuvant la cession qu’ils ont rejetée le 11 février. Dans ce cas, l’Etat propriétaire prendra seul dorénavant les décisions concernant la Banque nationalisée, choisissant un adossement à une autre institution ou une gestion autonome  jusqu’à ce que la situation économique permette une « privatisation ».

 

Comme contribuable, j’ignore laquelle de ces deux options s’avérera la plus onéreuse/rentable, mais, si les actionnaires de la Holding choisissent de demeurer impliqués – attirés par des perspectives de redressement futur  - alors ils doivent aussi accepter de risquer leurs investissements restants dans  le secteur de l’assurance. Ces exigences minimum du contribuable ne sont nullement rencontrées dans le plan proposé.

 

Si la justice a reconnu aux actionnaires des « droits », il est maintenant plus que temps qu’ils assument aussi les obligations correspondantes et que leurs représentants cessent de tenir les contribuables en otage.

                                     

11:22 Écrit par Paul N. Goldschmidt 13 Ave. Victoria 1000 Bruxelles dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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