28/01/2009

La crise bancaire: Nationalisations “classiques” ou “larvées”?

La crise du secteur bancaire s’intensifie. Les interventions des Gouvernements, de part et d’autre de l’atlantique, s’accélèrent en nombre et en montant. L’’objectif est le sauvetage du système financier, considéré comme la pierre angulaire d’un rétablissement de la confiance des consommateurs et des investisseurs sur lesquels repose la reprise économique.  

 

Jusqu’à l’été 2008, la tâche a été assumée principalement par les autorités monétaires qui, dès août 2007, ont inondé le marché en liquidités, se substituant au marché interbancaire pour le financement journalier des banques, alors que ces dernières ne se faisaient plus confiance entre elles, suite aux pertes liées à la crise du « subprime ».  Les taux d’intérêts officiels étaient abaissés, d’abord aux Etats-Unis, ensuite en Grande Bretagne et au Japon et, finalement, dans la zone Euro à partir d’octobre 2008. La BCE, pour être restée longtemps en retrait sur le plan des taux (l’inflation continuant à grimper sous l’influence des cours des matières premières jusqu’en juillet 2008), a pourtant agit avec une extrême détermination dès l’été 2007 en assouplissant considérablement les conditions d’éligibilité des titres servant de garantie à ses interventions et en allongeant les échéances de ses prêts.

 

Ces efforts se sont néanmoins révélés insuffisants pour rétablir la confiance, engendrant un renchérissement et une raréfaction du crédit et propageant ainsi la crise financière à l’économie générale. Dès la fin de l’été 2008, les Gouvernements ont été contraints d’intervenir directement tant par des mesures législatives que par des interventions financières.

 

Une première mesure a été prise au niveau Européen sous la forme d’un engagement d’augmenter les montants garantis détenus par les déposants de €20,000 à € 100,000. L’objectif était de dissuader les déposants de retirer leurs avoirs des banques, le nouveau plafond couvrant la grande majorité des comptes courants et d’épargne détenus par les citoyens. Analysons de plus près la portée de cette mesure :

 

Certains ont conclu que les Gouvernements avaient assumé des obligations qu’ils seraient incapables de tenir sans de graves répercussions : par exemple, en Belgique, le montant des garanties potentielles s’élèverait théoriquement à environ €400 milliards, à comparer avec un niveau actuel d’environ €250 milliards de la dette publique !

 

Or, dès le moment où la « garantie de l’Etat » - mesure dont la portée est surtout psychologique – est couplée avec un engagement qu’aucune banque majeure ne sera mise en faillite, le spectre de devoir effectuer un payement en garantie disparaît, puisque par définition, les conditions de son exigibilité ne seront pas remplies. En garantissant ainsi la solvabilité des banques, les Gouvernements protègent  tous les épargnants et détenteurs de comptes ainsi que les autres « créanciers » des institutions financières, ce qui évite une crise systémique du secteur bancaire.

 

Politiquement, ce choix est incontournable et doit être applaudi. Il s’agit bien de « sauver le système financier » et non de « sauver les banques ». Cette confusion, souvent entretenue sciemment, fait planer une équivoque qui peut s’avérer très dangereuse : beaucoup d’intervenants politiques et mêmes économiques insistent sur un quid pro quo entre le « sauvetage des banques » (avec les deniers publics) et l’obligation des bénéficiaires d’accorder des crédits pour soutenir l’activité économique.

 

Or de deux choses l’une :

 

-          soit, après intervention gouvernementale, sous forme de recapitalisation et/ou garanties,   les banques appliquent des critères de prêt sains (ce qu’elles n’ont pas toujours fait dans la période avant la crise, viz. « subprime ») dans le respect de la réglementation (Bâle II). Cela implique un resserrement du crédit (car la crise fragilise la solvabilité de l’emprunteur) et/ou une augmentation des marges/garanties pour compenser l’accroissement du risque ;

-          soit elles cèdent aux dictats d’un « encadrement légal » du crédit et alors il faut s’attendre à ce que le secteur ait les plus grandes difficultés à s’assainir exigeant de nouvelles mesures de soutien public dans le cadre de l’engagement des autorités à éviter une faillite de banque.

 

Politiquement, c’est apparemment la deuxième alternative qui a les suffrages et elle correspond d’ailleurs aux priorités légitimes d’un Gouvernement. Cela doit, cependant, entraîner des conséquences sur la conditionnalité de l’intervention des Etats dont le coût ultime est supporté par l’ensemble des contribuables.

 

Ces injections (y compris celles déjà octroyées) doivent se faire de telle sorte que leur remboursement et rémunération soient assurés prioritairement par rapport à toute distribution de dividendes aux actions ordinaires, et impose un contrôle des rémunérations. Cette voie a été suivie, notamment aux Etats-Unis, dans le cadre des sauvetages successifs de Fannie Mae, Freddie Mac, AIG, Bank of America ou encore Citigroup et maintenant en Grande Bretagne. Elle revient - in fine – à une « nationalisation larvée » qui ne dit pas son nom. En effet, étant donné les conditions draconiennes – et justifiées – imposées par les autorités (l’alternative étant la faillite), les actionnaires voient la valeur de leur participation diluée, au fur et à mesure que l’intervention gouvernementale augmente.

 

Ce schéma présente d’autres avantages significatifs : il évite les longues procédures qu’engendre une « nationalisation classique » qui requiert une « évaluation » et un « dédommagement » éventuel des actionnaires alors que le marché ne permet pas, dans son état actuel de désorganisation, de réaliser ce type d’opération de manière objective.  De plus il maintient en place, sans hiatus, les opérations journalières,  évitant à l’Etat d’assumer un rôle de gestionnaire pour lequel il n’est pas équipé. Lors de la sortie de crise, cela facilite le désengagement de l’Etat sans passer (si la structure a survécu) par une lourde procédure de privatisation.

 

Si une telle procédure avait été suivie dans le dossier Fortis, dès le premier sauvetage de la fin septembre, par exemple en mettant en gage les actifs de la Holding en garantie de l’intervention des 3 Etats,  la possibilité de contestation par les actionnaires aurait été largement réduite. Elle aurait évité au contribuable belge les risques associés, aujourd’hui, à un retrait éventuel pur et simple de la BNP dont il serait dangereux de sous-estimer la possibilité étant donné la dégradation considérable de l’économie depuis le début octobre lorsque les accords ont été passés.

 

En conclusion, il est particulièrement mal venu de jouer aux « apprentis sorciers » dans un domaine aussi sensible en faisant des déclarations intempestives qui stigmatisent, sans discrimination, les acteurs qui sont en première ligne. Le citoyen est facilement induit en erreur par une simplification abusive des enjeux et les remèdes miracles proférés par des politiciens, des actionnaires ou autres tierces personnes souvent mal informées qui défendant des intérêts partisans.

 

Dans l’ensemble, les Gouvernements ont fait preuve de sang-froid et ont évité, à ce jour, une crise systémique du secteur financier. C’était et doit rester leur priorité. Si cela engendre la « nationalisation » temporaire partielle du secteur bancaire, c’est un choix politique cohérent avec les efforts de relance de l’économie par des mesures fiscales et des programmes d’investissement ciblés.

 

Malgré le montant des sommes engagées, il est loin d’être certain que ce sera suffisant pour enrayer l’aggravation de la récession. En effet le processus de désendettement semble, pour l’instant, largement l’emporter sur les efforts de relance à tel point que la menace de déflation mondiale continue à prédominer. Quelle qu’en soit l’issue, le prix à payer sera très lourd et débouchera vraisemblablement sur une mutation profonde du milieu social, économique et géopolitique.

 

Bruxelles, le 18 janvier 2009

08:54 Écrit par Paul N. Goldschmidt 13 Ave. Victoria 1000 Bruxelles dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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