29/12/2008

La Livre Sterling – l’Euro et le Dollar : propos iconoclastes.

Dans mon article du 5 décembre dernier j’attirais l’attention sur le fait que le marché des changes pourrait devenir le nouveau point focal de la crise financière. Les fluctuations importantes de ces dernières semaines semblent confirmer le diagnostic. La livre sterling continue sa descente aux enfers étant – au moment ou j’écris – à moins de 3% de la parité avec l’Euro. Parallèlement, le dollar – s’il est resté jusqu’à présent dans les limites de ses fluctuations antérieures – a néanmoins enregistré des mouvements tant à la hausse qu’à la baisse d’une ampleur préoccupante.

Comment interpréter ces phénomènes ?

En ce qui concerne la Livre Sterling, la faiblesse sous-jacente de l’économie du Royaume Uni s’est avérée alors que les prix (notamment immobiliers) et l’endettement avaient atteint des niveaux insoutenables. Le plan de relance britannique, tant applaudi lors de son annonce, repose d’avantage sur une stimulation de la consommation que sur l’investissement et est couplée avec l’annonce officielle d’un accroissement très significatif de la dette publique dans les deux années à venir. Il n’aura fallu que peu de temps aux marchés pour réagir négativement à ces indices.

Pour ce qui est du dollar, des interprétations diverses et souvent contradictoires ont influencé la volatilité des cours : à l’origine la force du dollar à partir du mois de juillet a été attribuée à :

-          Un rapatriement de la devise américaine liée au dénouement de positions spéculatives portant sur les matières premières ou sur la liquidation de valeurs financières cotées en dollars dont le financement avait fait l’objet d’un endettement excessif comme, par exemple, dans les hedge funds (de-leveraging).

-          Un  engouement pour les titres du Trésor américain, considérés comme valeur refuge malgré la politique monétaire de la Réserve Fédérale qui a réduit son taux d’intervention à pratiquement 0%, conduisant à des taux de rémunération historiquement bas où le rendement des titres à 10 ans est passé brièvement sous la barre des 2%.  

-          Un sentiment que les Etats-Unis sortiraient les premiers de la crise.

Plus récemment, les préoccupations des investisseurs semblent évoluer, amenant un repli significatif du dollar par rapport à ses meilleurs niveaux de novembre:

-          Le marché s’interroge sur la capacité du Gouvernement à assurer - à terme - le refinancement de la dette nationale et sur le recours de plus en plus massif à des méthodes hétérodoxes de stimulation monétaire telles que l’achat de titres par la Federal Reserve (ce qui revient à imprimer de l’argent).

-          Le manque d’impact – à ce jour – des mesures exceptionnelles déjà prises tant par la Réserve Fédérale dès l’été 2007 que par le Gouvernement depuis septembre 2008.

-          Malgré un taux d’inflation proche de zéro, le sentiment se fait jour que les Etats-Unis poursuivent délibérément une politique de dépréciation de la valeur de leur monnaie, dont les effets domestiques sont, pour l’instant, contrebalancés par la déflation mais qui, au niveau du marché des changes, commence à être intégrée dans les cours. Ce sont donc les signes avant coureurs d’une inflation dont il sera difficile de maîtriser les effets dès les premiers signes d’une reprise de l’activité économique. (J’avais déjà souligné ce point dans mon article du 8 juin intitulé : l’Inflation au centre des préoccupations).

Dans le décryptage de la situation, il faut ajouter une dimension supplémentaire qui a été largement passée sous silence et qui porte les germes d’une confrontation qui pourrait se révéler très dommageable. Rappelons tout d’abord qu’un des acquis majeurs de la Conférence du G20 à Washington en Novembre dernier a été une déclaration solennelle de ne pas recourir au protectionnisme dans la recherche des solutions à la crise financière et économique. Cette unanimité, saluée à très juste titre, reflétait la prise de conscience des erreurs commises dans les années 1930 où le protectionnisme exacerbé des Etats avaient été un facteur important dans l’approfondissement et la prolongation de la crise. Or, dans un environnement quasi déflationniste, avec des taux d’intérêts convergeant largement vers zéro, laisser se déprécier sa monnaie est une alternative au protectionnisme très efficace puisqu’elle favorise les exportations et décourage les importations et ce d’une manière beaucoup plus pérenne que ce n’était le cas autrefois où, la plupart du temps, l’inflation avait rapidement éliminé les avantages passagers d’une dévaluation.

Je ne pense pas que la solidarité entre les pays du G20 pourra se maintenir si, au travers du marché des changes, certains pays réussissent à se créer des avantages compétitifs durables par le biais d’une dépréciation tolérée sinon voulue de leurs monnaies.

De même au niveau  purement européen, la Grande Bretagne ne peut espérer que la dépréciation significative de la livre sera tolérée au-delà de certaines limites par le reste de l’Union qui constitue son plus grand marché d’exportation.

Cette dernière constatation m’amène à faire une suggestion qui justifie l’inclusion du mot « iconoclaste » dans le titre de cet article :

Profitant de la quasi parité entre la Livre et l’Euro, ne serait-il pas possible d’instaurer, à très courte échéance et à titre expérimental,  un « currency board » entre la zone Euro et la Livre Sterling sur base d’une parité 1/1. Si, avec le passage du temps cette expérience se révélait concluante (l’Euro et la livre circulerait en tant que monnaies indifféremment au Royaume Uni), le pays pourrait alors décider d’adopter l’Euro et se joindre à l’Union Economique et Monétaire. Le citoyen Britannique ne serait pas confronté dans l’immédiat à une « perte de souveraineté » puisqu’il serait possible, à tout moment, d’abandonner l’expérience et de recouvrer pleinement son autonomie ; dans l’intervalle la monnaie britannique resterait le seul moyen de payement « légal », l’acceptation de l’Euro restant purement facultative. Cette proposition éviterait aussi, le cas échéant, les conséquences psychologiques très négatives qui pourraient affecter le citoyen anglais si, d’aventure, la livre devait se déprécier sous la parité avec l’Euro.

 

Dans l’intervalle, la stabilisation serait avantageuse pour chacune des parties, éliminant, tant que le système est en vigueur, les risques de change entre le Royaume Uni et l’Eurozone. On pourrait tester ainsi, en limitant les risques, la réalité des avantages liés à l’inclusion de l’économie britannique dans la zone euro et convaincre les eurosceptiques. Cela devrait se traduire par un renforcement de l’autonomie économique de l’Union Européenne, une proportion toujours plus grande de ses échanges se faisant sans risques de change, réduisant d’autant sa vulnérabilité aux fluctuations des autres monnaies.  Le pouvoir politique de l’Union Européenne serait aussi renforcé, ce  qui serait bienvenu dans les circonstances présentes, pour défendre les intérêts de l’ensemble des citoyens dans les négociations concernant la réforme du système financier. Cela devrait également faciliter des avancées en vue d’une meilleure représentation de l’Euro vers l’extérieur. Cette expérience profiterait largement à la City of London en lui permettant de faire valoir la supériorité de ses infrastructures financières et d’assurer la pérennisation de Londres comme centre financier prépondérant du faisceau horaire Européen.

 

Même si le taux de change choisi est purement arbitraire et pourrait se révéler à terme très avantageux pour les Britanniques, ce serait, à mon avis, un prix valant la peine d’être payé pour assurer l’arrimage de la livre sterling à l’Euro. Pour donner le maximum de chances à la réussite d’une telle initiative, il faudrait envisager un statut spécial, permettant à la Grande Bretagne de faire valoir ses intérêts dans les enceintes de la BCE et de l’Eurogroupe tant que le Currency Board serait opérationnel.

A la veille de l’année 2009, qui sera sans aucun doute une année charnière pour l’avenir de l’Europe, vous m’excuserez de m’être laissé allé un moment à des rêves dont l’unique objectif est le renforcement de l’Union qui nous a si bien servi pendant le dernier demi siècle.

18:43 Écrit par Paul N. Goldschmidt 13 Ave. Victoria 1000 Bruxelles dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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