09/12/2008

L’Europe et la Crise Financière : Plus çà change plus c’est la même chose !

Je ne résiste pas à l’envie de partager quelques réflexions tirées de la lecture du livre passionnant de Geert Mak : « Voyage d’un Européen à travers le XXème siècle »*.

 

Deux extraits en particulier ont retenu mon attention étant donnée leur pertinence concernant la crise mondiale, d’autant plus que le livre a été publié en néerlandais en 2004, soit bien avant que la crise ne déferle.

 

Le premier (P.249) est un extrait des Mémoires de Jean Monnet relatif aux problèmes rencontrés à la Société des Nations dont il était Secrétaire Général Adjoint dans les années 1920 :

 

« Nous obtenions des résultats en réglant des crises (…), en gérant des territoires selon des formules neuves, en arrêtant des épidémies ».

 

Mais il admettait qu’en même temps, lui et les diplomates qui l’entouraient minimisaient gravement le problème que représentait la souveraineté nationale.

 

« Sans doute, cet intérêt général, on en parlait, dans toutes les réunions, mais on l’oubliait en route, chacun étant préoccupé surtout par les conséquences qu’une solution pouvait avoir pour lui – pour son pays. Le résultat est que personne ne cherchait vraiment à résoudre les problèmes, le principal souci étant de trouver les réponses qui respecteraient les intérêts de chacun des participants. »

 

Et de cette impossibilité de dépasser les intérêts nationaux, le droit de veto permettant à un Etat, quel qu’il soit, de bloquer n’importe quelle résolution, était « à la fois la cause profonde et le symbole ».

 

Ce texte s’applique – hélas – mot pour mot au spectacle quotidien que nous offre le (dis)fonctionnement de l’Union Européenne. Il est particulièrement applicable à la gestion de la crise financière et aux égoïsmes nationaux qui font surface et se révèlent dans la survivance de la règle de l’unanimité exigée en la matière.

 

Personne n’aura l’audace de remettre en cause une analyse aussi percutante d’un des Pères fondateurs de l’Europe, d’autant plus que tous les acteurs se réfèrent constamment à ce visionnaire exceptionnel dans leurs discours.

 

Allons ! Messieurs et Mesdames les décideurs un peu de courage politique et pour une fois faites correspondre vos actes à vos paroles. Il est plus que temps de se ressaisir, sinon l’Union Européenne risque de subir le même sort que la SDN.

 

Le deuxième extrait (P.473) est tiré d’un article écrit en avril 1944 par Sébastien Haffner dans le quotidien anglais l’Observer à propos d’Albert Speer, suivi d’un commentaire très pertinent de Geert Mak:

 

Pour lui on voyait en Speer, « se réaliser parfaitement la révolution des managers » : ni bluffeur, ni tapageur comme l’étaient les nazis, mais  courtois, non corrompu. Il symbolisait le type d’individus qui étaient en train de prendre une importance croissante dans cette guerre : « le pur technicien, l’homme brillant qui n’appartenait à aucune classe et ne se rattache à aucune tradition, qui ne connaît d’autre but que de faire son chemin dans le monde (…) ». C’est précisément cette légèreté, cette « absence de préoccupations psychologiques et morales », qui contribuent à ce que tous les jeunes gens de cette espèce restent jusqu’au bout au service de « l’effrayante machinerie (…) de notre époque ».

 

Commentaire de l’auteur:

 

« En un certain sens, on peut considérer l’Holocauste comme l’exercice simultanée d’un fanatisme quasi religieux et d’un aveuglement délibéré, et comme une profonde dérive morale collective. Cette interprétation a peu d’audience. Elle est en effet beaucoup plus inquiétante que toutes les théories qui se raccrochent à l’antisémitisme et à la perniciosité des dirigeants nazis. Elle implique que des persécutions aussi massives, mettant à contribution les techniques d’aujourd’hui et avec elles, les bureaucraties, les systèmes de répression et de manipulation, peuvent demain, se reproduire ailleurs, à l’encontre d’un groupe de population. Les technocrates resteront. Comme le dit Haffner « leur heure est venue. Nous pourrons être débarrassés des Hitler et Himmler, mais les Speer resteront encore longtemps parmi nous, quel que soit le sort qui soit réservé à cet homme en particulier ». »

 

Sans, en aucune façon, prétendre à des équivalences entre deux situations totalement distinctes, ce texte, qui concerne l’Holocauste, s’applique néanmoins, avec de minimes changements, aux dérives du secteur financier qui ont finalement déclanché la crise mondiale actuelle.

 

Le texte original de Haffner, écrit en pleine guerre, décrit parfaitement un grand nombre des golden boys du présent, qu’ils soient assis derrière leurs écrans dans des salles de marché ou engoncés dans leurs fauteuils autour des tapis verts d’un Conseil d’Administration. La plupart d’entre eux ont comme unique objectif de « faire leur chemin dans le monde …en l’absence de toute préoccupations psychologiques ou morales ».

 

Le commentaire de Mak, lui, souligne de manière pertinente la « dérive morale collective ».

 

Il est hautement temps de réaliser qu’il n’est pas acceptable de se cacher derrière la soi-disant « neutralité » des techniques et/ou le respect de la lettre des prescrits administratifs et légaux pour exonérer l’individu de la responsabilité de ses actes. Ceci s’applique à tous les niveaux mais l’exemple doit certes venir d’en haut.

 

La crise économique qui s’étend peut, tout comme dans les années 1930, conduire aux pires dérives, y compris à des conflits armés. Les événements d’Afrique Centrale nous font prendre conscience journellement de ce dont le genre humain est capable quand les conditions de vie deviennent insupportables. Notre monde possède les richesses, les connaissances et les ressources nécessaires pour améliorer le sort du plus grand nombre. La solidarité requise profitera immanquablement aussi  aux nantis dont le statut privilégié sera moins contesté.

 

Le diagnostique posé, il ne nous reste « PLUS QU’A » mettre en œuvre les remèdes appropriés !

 

10:45 Écrit par Paul N. Goldschmidt 13 Ave. Victoria 1000 Bruxelles dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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